2.4.12

Souvenir d'un cheval noir

J'ai toujours aimé les chevaux. Et pourtant, je n'ai pratiqué que deux fois dans ma vie. Sur une plage de Méditerranée à dos de mulet en août 1986 et à Prapoutel, dans ma vingtième année. Je me souviens surtout de bestioles impressionnantes qui avaient très vite saisi le peu d'expérience de leur cavalier d'un jour et n'en avaient fait qu'à leur tête. Je garde aussi le souvenir très vif, suite à ma deuxième expérience en la matière, d'une gêne et de douleurs très désagréables alors que mes seins sautaient dans tous les sens à chaque trot de mon hôte. L'équitation n'est pas le meilleur allié des poitrines rondelettes.

Un jour d'ennui profond comme on peut parfois les connaître à seize ans, j'étais allée rendre visite à ma grand-mère ; elle n'était pas là ; j'avais alors suivi le petit chemin au-dessus de chez elle, à flanc de montagne, pour rejoindre une très vieille grange à demi-écroulée d'où l'on pouvait admirer le panorama sur le village et les sommets alentours. Je m'étais assise à mi-chemin sur une grosse pierre pour regarder le vaste champ à mes pieds d'où s'ébrouaient quelques chevaux.

L'un d'eux d'un coup s'était mis à galoper comme un fou, crinière au vent, comme pour se dégourdir les pattes. Il était très beau. Sa robe couleur de nuit luisait au soleil. Le bruit de ses sabots résonnait dans le sol. Il était en pleine santé et doté d'une énergie puissante.

Et puis, je ne sais trop comment, il s'était retrouvé devant moi. Il avait stoppé net sa course, voyant là une petite d'hommes tranquille sur sa pierre occupée à l'observer. Il se tenait planté sur ses quatre fers, tressaillant, le naseau vibrant, figé dans l'éternel, son regard plongé dans le mien. Oui, ce cheval et moi on se regardait droit dans les yeux, à deux mètres de distance l'un de l'autre, séparés par le fil électrique qui délimitait le champ. Je n'osais pas bouger. J'étais subjuguée. Lui ne bougeait toujours pas. Seuls ses muscles, parcourus de spasmes nerveux, le distinguaient d'une statue d'ébène. Et son regard. Intense, direct. Le temps s'était suspendu. Que se passait-il dans sa tête ? Dans la mienne, rien. Subjuguée.

Puis il a continué sa course folle, le temps a repris son cours, et je suis partie. Sans aller jusqu'à la vieille grange. Consciente d'avoir vécu un instant rare, de ces moments où, peut-être, l'homme et l'animal se rencontrent vraiment.

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